L'Amour de la Pellicule (French only)
2006.10.20
Montreal [ Canada ]
La photographie numérique est arrivée dans le monde du skateboard, et de battre mon moteur ne s'est plus arrêté.
Le fast food de l'art de la documentation visuelle, la technologie qui rend la mésure de la lumière et le stress du laboratoire obsolets. Un peu comme les caméras vidéo permettent rapidement de devenir vidéaste (je ne parle pas ici des maîtres), l'avènement du numérique dans le monde de la photographie de skateboard est venue démocratiser l'accès au statut. Le niveau des connaissances requises pour obtenir des images bien exposées est devenu presque nul. Pour la coquette somme de 12,ooo$ US vous pouvez commander un équipement permettant de prendre des séquences et des images fixes avec des flashes multiples, le tout à une résolution que les publications accepteront d'imprimer à double page. J'ai assisté à la mutation d'un individu en direct lors d'un voyage. Depuis une chambre d'hôtel de Floride, il a téléphoné au magasin de New-York et fait livrer son équipement complet le lendemain. Est-ce devenu possible de devenir un photographe out-of-the-box?
La culture des images de skateboard est riche et a été nourrie par de très grands artistes au cours des années. Documentée d'abord par des agents extérieurs au sport, puis par des skaters qui ont pris la caméra en main, les images qui ont bombardé les adeptes et l'auditoire néofite ont façonné l'image que le skateboard a de lui-même. Spike Jonze, après avoir oeuvré en tant que photographe de skateboard durant des années, a transposé sa vision de la grâce du mouvement urbain dans ses vidéoclips, puis ses films. L'enfant prodige du cinéma québecois Claude Jutra a pour sa part réalisé un documentaire en 1965 sur les skateboarders montréalais. Même aujourd'hui, "Devil's toy" est une perspective rafraîchissante sur un sport qui gagne à remettre le fish-eye en question.
Le fish-eye est une lentille à la focale très courte. Cette pièce dispendieuse couvre, dans certains cas, un angle de vision de 180 degrès en diagonale (d'un coin à l'autre du cadre de l'image). C'est environ l'angle de vision qu'un humain peut couvrir en bougeant les yeux de façon circulaire sans bouger la tête. Pour arriver à capter une image aussi large dans un cadre rectangulaire aux proportions identiques à celle des autres photos, la lentille bombée du fish-eye déforme les perspectives et courbe les objets qui ne se trouvent pas au centre de l'image. Un problème lié à l'utilisation systématique du fish-eye, comme c'est le cas dans le skateboard, est que toutes les images peuvent finir par se ressembler. Si on ajoute à cela l'utilisation des flashes le soir, qui ne mettent l'emphase que sur le sujet et l'obstacle, on se trouve face à des documents complètement decontextualisés, qui diffèrent certes par le truc, le rider et le style, mais qu'on a découpés de leur habitat, faisant écho à notre habitude du cut and paste.
La photographie immortalise ce qui ést donné à voir devant l'objectif lors de la prise de vue. L'image que l'on crée pourra être vue par des gens dans trois, huit, vingt générations. La photographie numérique produite ces jours-ci ne passera pas le test du temps aussi bien que la pellicule. Bien que les données numériques puissent être reproduites en nombre infini, les CDs perdus et les disques durs brisés auront raison de la plupart de nos souvenirs. Bien qu'elle permette d'économiser le prix de la pellicule, la photographie numérique rend le photographe plus enclin à presser le déclencheur plus qu'à penser à l'image qu'il va créer.
La composition graphique de l'image, l'attente du bon moment avant de déclencher sur une situation, la choix précis de la position à immobiliser afin de communiquer le mieux possible le truc effectué, la mise en contexte du sujet dans son environnement afin de voir apparaître une interaction, une adaptation de l'humain à son habitat, autant de poésie à laquelle on ne pense pas lorsque l'on tient bêtement un bouton pressé en prenant une séquence digitale.
La possibilité est pourtant là, à la portée de tous, de se prévaloir d'un petit boîtier 35mm aux lentilles standard, d'acheter du film en rouleau de 100 pieds, de le développer soi même, d'expériementer et enfin d'apprendre l'art de la photographie, tout cela pour un prix médiocre.
Le mélange de la lumière d'un flash avec des expositions lentes, les flous de mouvement intentionnels, la surprise des effets obtenus et l'aprentissage par la pratique sont des plaisirs intemporels. Le prix élevé de l'équipement professionnel numérique ne devrait empêcher aucun être inspiré de réaliser des images et d'apporter sa vision unique et son talent au bassin culturel existant. Sortons les appareils reflex des garde-robe poussiéreux; il est temps de manipuler de la matière, de se salir les mains, d'aprendre, de penser et de scuplter sur pellicule argentique des témoignages visuels.
-Félix Faucher
Carl Labelle switch crooks. Sao Paolo, Brazil. February of 2006. Camera body: Bronica ETRs (Medium Format 645). Lens: 150mm f:3.5. Film: Kodak Tri-X Pan 320. Shutter speed: 1/30 hand-held. Aperture: f:9. Three flashes controled with radio slaves were used for the shot. Photo by Felix Faucher. All rights reserved.